Éric Tabarly a dit un jour « Si un marin tombe à la mer, c’est qu’il n’a plus rien à faire sur un bateau ». Je vais donc vérifier durant ces cinq jours de navigation si ma présence à bord est souhaitée. C’est mon baptême de mer avec l’Ecole de Croisière de Paris (ECP). 

  

Il est 19h30, après cinq heures de train depuis Paris nous voilà face au ponton Quo Vadis à Bandol. Au bout de cette jetée de bois se trouve le Sea C and Sun , le voilier qui nous mènera à St-Tropez dans quatre jours. Mais d’ici là, il y a de la route ou plus exactement, de la mer à parcourir. Notre équipage se compose de la façon suivante : Manu le chef de bord, l’homme possède tout du vieux loup de mer, le physique, l’expérience et l’attitude. Patrick, autre navigateur expérimenté, le seconde en tant que chef de quart. S’il y a bien une chose qu’il faut respecter en mer, ce sont les règles de vie. Je réalise très rapidement que la promiscuité peut facilement dégrader l’ambiance si chacun ne les respecte pas et Francine, la femme de Manu, veille aux grains. Elle est allemande et la nature l’a dotée d’un caractère à toute épreuve, un atout essentiel pour la vie en communauté, je vous présente Susanne. Chouette un médecin à bord ! C’est Michel dit le « Doc », à la nuit tombée il nous transforme le pont du bateau en salle de garde ! Deux autres navigateurs terminent de composer l’équipe, Jean-Philippe qui est aussi un photographe chevronné et Alain, mon mari, un régatier en devenir ! Et pour finir, moi, la novice.

  
 Après avoir échangé avec les membres de l’équipage que je ne connaissais pas ou peu, arrive l’heure du dîner.  La douceur de la soirée nous permet de prendre le repas dans le carré extérieur. Mon premier contact avec le monde marin se profile sous les meilleurs augures. La répartition des tâches pour le lendemain s’organise autour d’un dernier verre :  Lever prévu à sept heures, quatre personnes se chargeront de l’avitaillement, deux autres seront présentes pour l’état des lieux pendant que la navigation (plan de route) sera faite par un autre binôme. Nous quitterons le quai à 11h00. L’objectif est d’atteindre St-Tropez dimanche en journée pour assister à l’édition 2015 des Voiles de St-Tropez. Mais d’ici là nous allons parcourir quelques milles.

   

Vendredi 25 septembre :
Le timing est respecté, nous quittons le port de Bandol comme prévu juste après que Patrick est effectué un point sur la sécurité à bord. J’ouvre grand mes oreilles ! Le soleil méditerranéen de septembre nous autorise les tenues estivales, c’est bien agréable. Le vent est calme, c’est à mon goût mais pas forcément de celui de mes compagnons de traversée ! Pour la première fois mes mains se posent sur la barre, je suis en contact direct avec l’eau qui me file sous les pieds et le vent qui gonfle les voiles. Je palpe l’impalpable. La côte défile langoureusement sous nos yeux, ce qui me laisse aussi le temps de photographier les paysages. Découvrir la terre vue de la mer n’a rien à voir avec la terre vue de la terre. Après sept heures passées sur l’eau, nous entrons dans Porquerolles. Une particularité des ports méditerranéens réside dans l’accostage. Il se fait à la pendille. Le voilier est maintenu au quai par l’arrière. La manœuvre nécessite l’attention et l’intervention de tous. Mon rôle consiste à me déplacer à tribord avec un pare-battage en main qui viendra se glisser entre nous et le voilier voisin. Une sorte de cousin plastique qui amortit les chocs. Le soleil disparaît derrière l’horizon, laissant place aux couleurs de la nuit.  Une deuxième soirée, de nouvelles histoires . Un débat s’ouvre entre nous pour définir le cap à prendre le lendemain. Cap Taillât ou cap Gigaro ? Le but étant de ne pas arriver trop tard pour se baigner. Il serait dommage d’être entouré d’autant d’eau et de ne pas en profiter ! Ce sera cap Taillât, un choix qui s’avèrera excellent.  

   
 

Samedi 26 septembre : départ de Porquerolles 8h, nous empruntons la voie présidentielle en laissant à notre gauche le cap Nègre et le fort de Bregançon. Encore une journée qui passe très (trop) vite. Les occupations ne manquent jamais. Aujourd’hui j’apprends à faire les noeuds marins.  Le noeud de chaise avec sa petite histoire du serpent qui sort du puits et le noeud de cabestan. Ce voyage loin du plancher des vaches m’apprend que la vie en mer est très différente de la vie à terre, ici la douche quotidienne, le brushing, le rouge à lèvre, on oublie ! 

17h30, le cap Taillât est à portée de main. L’endroit est splendide. Une bande de sable blanc bordée de pins, avec d’un côté et de l’autre, la mer… Des bois flottés décorent naturellement le sable, nous sommes les visiteurs privilégiés d’un musée à ciel ouvert. Il faut célébrer dignement l’instant, nous prenons l’annexe pour trinquer sur ce petit bout de paradis. La nuit tombe, de retour sur le bateau, la bonne cuisine de Francine nous attend. La soirée se prolonge au son de nos rires. Et demain, St-Tropez !  

  
Dimanche 27 septembre : Une nouvelle traversée sous le soleil qui nous accompagne depuis le début. Ce midi, nous déjeunons face à la plage de Pampelone. Je poursuis mon initiation. Manu me fait découvrir la navigation sur carte. Cela consiste à planifier la trajectoire à emprunter pour établir le cap. Une donnée indispensable pour le barreur. Je retiens aussi que lorsque notre voilier croise le sillage d’un autre bâteau, on crie « sillage » aux personnes dans la cabine pour les avertir des remous. Oui, il faut avoir de la voix en mer ! Entendre et être entendu.  

 

Les couleurs ocres du village de St Tropez se détachent  progressivement. Nous entrons dans le mythique port méditerranéen. Beaucoup de bâteaux occupent déjà le plan d’eau, les concurrents pour « Les Voiles » sont au taquet ! A l’approche du quai, Suzanne, Michel, Jean-Philippe et moi sautons à terre pour faire quelques emplettes. Le voilier s’éloigne aussitôt car nous n’avons pas l’autorisation d’accoster, seuls les concurrents aux régates y ont accès. Le tour du village se fera d’un pas énergique mais pas sans avoir acheté le fameux gâteau de la région, la Tropézienne. Le bateau se dirige maintenant vers la Baie des Canebiers, laissant derrière lui l’effervescence que suscite toute veille de régate. Ce soir, Brigitte Bardot est notre voisine, sa maison se situe à quelques brasses de notre point d’ancrage. Mais pour l’heure, c’est la mer qui nous tend les bras, impossible de résister à la baignade. Au loin des centaines de pigeons vont et viennent entre le toit de chez BB et les pigeonniers de son jardin. Un hélicoptère vient rompre notre état contemplatif. Autre spectacle aérien. Il rase la cîme des pins pour atterrir chez l’icône des années soixante. Le monde des strass et des paillettes est sous nos yeux.  Et c’est pas fini ! la nuit est tombée depuis quelques heures quand un feu d’artifice vient illuminer la mer… rien que pour nous ! Elle n’est pas belle la vie ?   


 
Lundi 28 septembre :   Le grand jour. Cela fait à peine trente minutes que le bâteau a repris la route, qu’une horde de voiliers, tous plus racés les uns que les autres nous entourent. Je prends ma dose d’adrénaline. Nous sommes dans la file des grands ! D’imposantes voiles noires et profilées se dirigent vers la ligne de départ des régates. Chaque yacht est manœuvré par un équipage d’au moins vingt personnes. Hauteur, largeur… Les dimensions sont impressionnantes…  L’horizon n’est plus qu’une immense voilure. Nous nous en éloignons pour laisser place aux épreuves. Ce soir, le voilier dormira à la bouillabaisse, une anse plus proche du centre de St-Tropez où nous avons décidé de passer notre dernière soirée. Nous en profitons pour admirer les grosses bêtes flottantes alignées sur le port avant de plonger dans le village éphémère des « Voiles » avec sa foule, ses bruits et son opulence … C’est aussi ça St-Trop ! Arrive l’heure de se restaurer, les pizzas de chez « Bruno », une adresse du Doc, sont les bienvenues. Tiens, la pluie commence à tomber, le vent se lève. Il est temps de remonter dans l’annexe pour rejoindre notre maison flottante. La mer s’agite,  nous serons bercés par la houle cette nuit !  

    

 

   

 Nuit du jour 28 au  29 septembre : Deux heures du matin, le bruit de la coque claquant sur l’eau me sort des bras de Morphée. Le vacarme monte en puissance et le mouvement du bâteau aussi. Un à-coup plus violent que les autres me fait rouler sur le lit et met un terme définitif à ma nuit. Le voilier s’est penché… Notre embarcation s’est transformée en machine à laver dans laquelle je me sens comme un petit pois ! Tout l’équipage se lève. Moi je ne bouge pas, je ne réalise pas bien ce qui se passe. Je comprendrai plus tard. L’ancre glisse dans le sable et le voilier, dans un mouvement anarchique, se dirige vers le rivage. La quille s’enlise, offrant les flancs du bateau à la fureur des vents.  Manu évalue rapidement qu’il nous est impossible de sortir de cette situation sans l’intervention de la SNSM. Il lance donc un « pan-pan » au CROSS. Il existe trois niveaux d’alerte : le « sécurité-sécurité » qui est utilisé pour signaler un danger pour la navigation, le « pan-pan » lorsque le bateau est en danger ou un membre de l’équipage,  et le « mayday -mayday » qui est le signal de détresse le plus élevé sur l’échelle de gravité. Je n’ai toujours pas quitté ma cabine et ne la quitterai pas ! Les bruits, les voix, la radio seront mes seuls indicateurs pour suivre l’évolution des choses. Lampes sur le front, les cinq garçons se tiennent difficilement sur le pont, ils attendent l’arrivée du remorqueur, risquant à tout moment de se cogner ou de tomber à la mer. A l’intérieur ce n’est pas mieux, c’est à peine si l’on tient debout.  Ordre est donné par le Chef de bord de mettre les gilets de sauvetage et les harnais. Il faut être prêt à évacuer le bâteau à tout moment. Le voilier lutte toujours contre la violence des vents… Pourvu qu’il résiste. Depuis le fond de ma cabine, blottie dans mon sac de couchage je devine l’agitation qui règne sur le pont. Le remorqueur arrive avec quatre hommes à son bord. L’un d’entre-eux nous rejoint sur le voilier. Au son des voix je comprends à chaque fois un peu plus que la situation est sérieuse. Les secouristes redoublent d’efforts pour nous sortir du piège de sable. Mais comme si un incident ne suffisait pas, au moment où le bâteau de la SNSM décide de nous redonner notre liberté, l’un des cordages tombe à l’eau et se prend dans l’hélice de notre voilier ! 

  
 Plus de moteur et sans voiles, tel un bâteau ivre, nous nous dirigeons dangereusement vers le quai du port de Cogolin où les sauveteurs ont décidé de nous mettre à l’abri après avoir essuyé un refus du port de Saint-Tropez (!). Toujours recluse dans ma cabine j’entends crier à la VHF (la radio du bâteau) « on ne peut pas faire autrement, mais ça va être un charnier » !  Il n’en est rien car ces Saint-Bernard des mers sont des artistes de la navigation. La tempête fait toujours rage et malgré tout nous atteignons le quai sans une égratignure. 

Tandis que chacun reprend ses esprits, je pointe une tête hors de ma tanière. Le jour s’est levé, les traits sont tirés mais les esprits vont pouvoir s’apaiser.

  

   
Pour un baptême de mer, je peux dire que j’en ai beaucoup vu, beaucoup vécu, mais à aucun moment je n’ai douté des compétences de l’équipage. Dès le départ, La confiance faisait partie de mon plan de navigation. Une expérience qui me prouve une fois de plus que seule la nature est le vrai maître à bord, c’est aux hommes de composer avec elle. Les régates sont interrompues durant les quarante-huit heures qui suivent. Les 4000 marins et les 330 yachts restent sagement  à quai. 

… Merci à tous

  

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3 réflexions sur “CARNET DE BORD

  1. Merci pour ce témoignage… une bonne idée pour ne pas tomber à l’eau !

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