En 2006, lors d’un voyage en Inde, je suis frappée par l’explication de notre guide sur le mariage indien.
Marié et père de trois enfants, deux garçons et une fille, l’homme à la stature imposante s’attarde longuement sur cette dernière. Il nous confie qu’avoir une fille en Inde coûte très cher. Pour le mariage de cette enfant, notre compagnon de voyage s’est acquitté d’une somme considérable pour assurer une dot convenable afin que la future mariée soit bien accueillie par sa belle famille, nous explique t-il.
Si la générosité de notre guide n’avait pas été à la hauteur des attentes financières du clan du futur époux, il courait le risque de voir sa progéniture être au mieux mal traitée, au pire brûlée.

Cette coutume est interdite en Inde depuis 1961, cependant plus de 8200 femmes indiennes meurent encore chaque jour à cause de cette pratique meurtrière.

Pour poursuivre sur ce thème, je vous propose de lire un article bouleversant (à lire ci-dessous) sur la condition féminine en Inde. Son auteure se nomme Christine Nayagam, cette journaliste indienne me confie comme pour me rassurer qu’il y a en Inde des états où il fait bon vivre pour une femme, dans l’état du Meghalaya, au pied de l’Himalaya et du Kerala sur la côte sud ouest, deux sociétés matriarcales.

C.H.

Davantage d’informations sur l’Inde sur le blog de Christine Nayagam actuinde

L’INDE MALADE DE SON SEXISME ENVERS LES FILLES

(Article publié dans le Figaro)

20131001-142815.jpgCrédits photo : MANISH SWARUP/ASSOCIATED PRESS

Les Nations unies estiment à environ 500.000 chaque année le nombre d’interruptions de grossesse destinées à éviter la naissance d’une fille.
La société indienne réserve un sort particulièrement peu enviable aux femmes. Beaucoup moins nombreuses que les hommes, elles sont discriminées à la maison comme au travail. Et les avortements comme les infanticides deviennent un problème d’ampleur nationale.

Ambika descend de son 4×4 dernier cri, elle remonte ses lunettes de soleil et attrape son petit garçon joufflu de 4 ans, assis derrière avec sa grand-mère. Elle l’embrasse tendrement et l’assoit sur ses genoux pour déguster un fresh lime soda (boisson citronnée) à la terrasse du Taj Hotel à New Delhi. Avoir une fille? «Jamais!», certifie-t-elle tout en caressant les cheveux de son bébé. Pourquoi? «Mais ce serait la plonger dans un enfer dans lequel elle aurait du mal à survivre!», s’exclame-t-elle.

La famille d’Ambika habite Greater Kailash, le quartier des nouveaux riches indiens dans le sud de Delhi. Ici se côtoient médecins, avocats, enseignants d’universités, ingénieurs, tous issus des familles les plus éduquées de la ville. Toutefois, avec 859 filles pour 1000 garçons dans la classe d’âge des 0 à 6 ans, ce quartier huppé de la capitale indienne est l’une des zones les plus touchées par le déséquilibre du sex-ratio (le taux comparé du nombre d’hommes et de femmes dans une population).

À une centaine de kilomètres de là, dans le district de Jhajjar de l’État de l’Haryana, Priya pleure la mort de sa fille nouveau-née: «Elle a été tuée par ma belle-famille, ils l’ont jetée dans la rivière», se lamente-t-elle, les yeux emplis de larmes. «L’infanticide est courant à Jhajjar, sauf que d’habitude les meurtres sont commis avec l’accord de la mère», raconte une paysanne d’environ 50 ans. Un an après le drame, les accusés ont repris leur vie normale et, sans preuves tangibles, l’affaire s’est perdue sous les piles de dossiers non résolus de la police locale. Priya a déjà deux fils, elle vit encore avec sa belle-famille et pleure toujours cette mort tragique. Son regret: «Ne pas avoir eu le temps de lui donner un prénom.»

Même les femmes les plus éduquées

L’Inde est le pays qui vénère le plus de déesses au monde. La femme est pourtant très loin d’y être idolâtrée. Les Nations unies estiment à environ 500.000 chaque année le nombre d’interruptions de grossesse destinées à éviter la naissance d’une fille. Les avortements sont pratiqués en cachette et dans des conditions d’hygiène douteuses par des médecins peu scrupuleux. Et les infanticides sont dramatiquement fréquents.

La priorité accordée à la naissance de garçons est bien connue à travers l’Asie. Dans une famille indienne, le fils bénéficie d’un traitement préférentiel – une meilleure alimentation, de bons vêtements et une éducation supérieure. La liberté des filles, dans et hors de la maison, est limitée. Une fois devenues femmes, pour celles qui réussissent à trouver un travail, elles souffrent de discrimination professionnelle ; pour les autres, les pressions familiales les obligent à se marier, à rester à la maison et à prendre soin du foyer.

Le dernier recensement mené en Inde en 2011 indiquait qu’il n’y avait, à l’échelle nationale, que 914 filles pour 1000 garçons dans le groupe des 0 à 6 ans. Cette discrimination prénatale et postnatale s’est accrue dès que les femmes ont eu accès à des méthodes permettant d’identifier le sexe de l’enfant, menant ainsi à de nombreux avortements.

Cette pratique concerne tous les Indiens, toutes classes confondues. Une étude menée par l’ONG Action Women of India à New Delhi a révélé que même les femmes les plus éduquées pouvaient passer par plus de huit avortements pour s’assurer de donner naissance à un garçon.

Ces comportements, la peur d’avoir une fille et les inquiétudes liées au sort des femmes, poussent de nombreuses familles à marier leur fille à un très jeune âge. Ce phénomène a des conséquences lourdes sur la structure de la population, le mariage, le marché du travail – et bien sûr le développement des personnalités.

Des filles enchaînées dans les maisons

Le manque de filles a commencé à se faire sentir dès l’instant où les hommes en âge de se marier ne trouvaient plus d’épouse. Ils ont alors commencé à en chercher dans les États voisins. Certaines sont littéralement «achetées» à un «broker» (courtier en femmes) pour des sommes aussi dérisoires que 5000 roupies (72 euros!) Aucune cérémonie de mariage officielle pour ces femmes-objets, qui n’ont pas même le statut légal d’épouse, d’où leur vulnérabilité extrême ; elles deviennent les servantes et les esclaves sexuelles des hommes de la famille.

«La première fois qu’il m’a violée, c’était juste avant le mariage. J’étais sa propriété… Je ne m’attendais pas à ça lorsque mes parents ont organisé ce mariage alors que j’avais tout juste 16 ans. Je suis ensuite tombée dans un enfer: mon mari me violait, il n’y avait pas d’amour. Il me prêtait à son jeune frère, son oncle et même à son ami. Tous passaient sur moi. J’étais devenue la prostituée de la maison», relate Vandana. Cette jeune femme de 22 ans, originaire d’un petit village dans l’État d’Odisha, dans l’est de l’Inde, a été mariée à un homme de l’Haryana, un des États les plus touchés par le déséquilibre entre le nombre d’hommes et de femmes.

Ses grands yeux noirs sans vie fixent le vide. Son visage est meurtri, sa coiffure est négligée et son sari (habit traditionnel indien), mal mis, traîne sur le sol, alors qu’elle marche en parlant pour éviter que quelqu’un ne l’entende. «J’étais coquette avant. Je rêvais de féerie, comme dans les films… Lorsque je me suis mariée, j’ai signé ma mort… Oui j’étais morte… Et maintenant j’essaie de revivre»…

L’association Aidwa, qui lutte contre les violences faites aux femmes, rapporte que dans des cas extrêmes ces filles sont gardées enchaînées dans les maisons pour éviter qu’elles ne s’enfuient.

Avant d’être sauvée par l’enseignante de l’école du village qui l’a emmenée dans un centre de réinsertion de la capitale, Vandana a tenté de se suicider six fois. La raison de son malheur, cette jeune femme ne l’explique toujours pas. «C’est sans doute un mauvais karma», dit-elle.

Médecins et policiers complices

La Cour suprême de l’Inde a pris une directive, le 4 mai 2001, afin que soit respectée la loi de 1994 sur les techniques de diagnostics prénataux, qui interdit d’utiliser les tests déterminant le sexe de l’enfant à naître pour décider d’un avortement. Le gouvernement a également tenté de lancer le Conditional Cash Scheme (allocation conditionnée au sexe de l’enfant), inspiré par des pays d’Amérique latine et centrale. Chaque fille nouveau-née enregistrée recevra 5000 roupies. Les limites de cette initiative sont pourtant évidentes. La corruption au sein du gouvernement et de la police contribue à son échec, ceux qui enfreignent la loi parvenant souvent à échapper aux tribunaux, tandis que nombre de médecins et de cliniques pratiquent secrètement les tests de détermination du sexe contre rémunération.

«Le médecin et tout le personnel de la clinique ont des codes et des façons de parler pour transmettre des messages aux parents… et ils reçoivent des sommes importantes. Dans plusieurs cas, les tests sont faits au lieu de résidence du médecin ; des bus sont aussi utilisés pour couvrir des villages reculés», explique un membre de l’association Aidwa.

Le viol d’une jeune étudiante indienne dans un bus, le 16 décembre dernier, a suscité un électrochoc. Cette affaire a remis au goût du jour les débats sur le statut de la femme et surtout sur le manque de filles – un des nombreux maux à l’origine des violences faites aux femmes en Inde. Traitant de ce sujet de société, la chaîne de télévision Colors a lancé une série, Na Aana Is Des Laado(«Ne vient pas dans ce pays ma chère fille»). Cette fiction relate l’histoire d’un bébé de sexe féminin dans un village très spécial où la tradition veut que seuls les garçons survivent, les filles étant systématiquement tuées.

Si la situation s’est améliorée dans certains districts, elle demeure critique à l’échelle nationale. Dans tous les milieux de la société indienne, les témoignages abondent d’hommes et de femmes affichant leur désir d’avoir un fils et qui sont prêts à recourir à l’avortement dans l’hypothèse où le sort leur aurait désigné une fille.

Au côté des autorités publiques, les institutions religieuses jouent aussi leur rôle en cherchant à éclairer les âmes. Certains temples placent désormais des berceaux devant leurs portes afin que ceux qui refusent leur fille puissent y déposer l’enfant, plutôt que de l’abandonner ou de le tuer.

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