« Les chevaux, c’est toute notre vie »

Reportage réalisé par Christine Hamon

Aux portes de Paris, sur la commune de Boissy-Saint-Léger (Val de Marne), vit une communauté d’un millier de personnes dont l’activité est méconnue du grand public. Une même passion les réunit : le cheval.
Jadis, une des plus belles chasses de France, le domaine de Grosbois est devenu en 1962 un centre international d’entraînement pour chevaux de courses de trot. Son château du 17ème siècle, ses trois lacs, ses allées boisées disséminées sur 430 hectares de verdure, sont autant d’appels à la rêverie. Derrière ce cadre idyllique se cache une discipline exigeante.

La grande transhumance

Régis Walajic, le régisseur du domaine, le confirme. L’activité est incessante. Pendant quatre mois, c’est ici que l’on entraîne les chevaux de courses pour le grand meeting d’hiver qui se déroule sur l’hippodrome de Vincennes à 20 km de là. La transhumance a lieu en novembre. Les familles quittent leur région pour investir Grosbois. Les entraîneurs effectuent plusieurs voyages pour emmener leurs chevaux sur le site. La valse des camions dure une semaine.
Avec son équipe de 38 personnes, le régisseur veille à ce que les 45 km de pistes d’entraînement soient toujours praticables. « Nous pouvons intervenir 24 heures sur 24, par tous les temps ». A Grosbois tout a été pensé pour le cheval, « nous possédons une clinique vétérinaire de pointe, et tout un arsenal d’installations pour améliorer les performances des chevaux » confirme Régis.
63 imposantes propriétés ont été bâties pour accueillir les entraîneurs et leur famille « Grosbois est un modèle unique au monde » affirme-il.

De rares instants de bonheur en famille

Du plus petit au plus grand, c’est la famille toute entière qui vit avec les chevaux.
Elliot n’a pas encore deux ans, ce matin, malgré le temps hivernal il est au sulky, assis sur les genoux de son papa, François Giard. Ce jeune entraîneur de 27 ans fait partie des quelques familles qui vivent toute l’année à Grosbois. « Ici, je suis locataire. Plus tard peut-être, si les affaires marchent bien, je pourrai être propriétaire de mon établissement à la campagne et avec ma famille je ne viendrai au domaine que pour le meeting ». Les trépidations du sulky bercent l’enfant, blotti contre son papa, Elliot s’endort. « C’est une manière d’être à ses côtés, de partager un moment ensemble » murmure François.
Les journées de travail sont longues dans ce métier. Installé depuis deux ans et demi, François ne peut pas se permettre d’embaucher du personnel. « Mes chevaux doivent être entrainés et soignés tous les jours. Ce sont des athlètes de haut niveau qui réclament beaucoup d’attention, souvent au détriment de ma famille» avoue-t-il. Plus souvent en compagnie de ses chevaux, chaque instant qu’il partage avec son fils est précieux.
Edwige, la maman d’Elliot, travaille aussi sur le domaine. Elle s’occupe de la communication au syndicat des entraîneurs. Ce samedi matin elle finalise la préparation du traditionnel Gala du trot qui accueille tous les ans plus de 300 personnes. Quand elle accompagne François sur l’hippodrome de Vincennes, c’est encore professionnel. Début décembre, cette jeune maman y organisait l’arbre de Noël pour les enfants des entraîneurs. Lorsque ce n’est pas le syndicat, ce sont les courses qui l’accaparent. Comme la plupart des femmes dans ce milieu, Edwige est régulièrement interpelée par les journalistes de la presse hippique.
Ces expertes, endossent régulièrement le costume d’attachée de presse.

Justine : « je n’en ferai pas mon métier »

Durant ces quatre mois de forte activité, chez les Abrivard, où l’on est entraîneur de chevaux depuis plusieurs générations, la cellule familiale est un peu dispersée. Laurent-Claude, patron de l’écurie et son fils aîné Alexis vivent sur Grosbois tout l’hiver. Justine, la fille, et sa mère, Valérie, n’y viennent que le week-end. Justine, 17 ans, est en classe de terminale au Mans. A ce niveau d’étude elle ne peut plus pratiquer la « double-école » comme le font certains jeunes enfants d’entraîneurs.

Il est bien compliqué de rencontrer Valérie. Cette femme dynamique, d’une quarantaine d’années, est partie de bon matin faire des emplettes. Sitôt de retour, c’est avec son mari qu’elle repart en direction de l’hippodrome : plusieurs de leurs chevaux sont engagés dans les courses de cet après-midi.

Quand Justine parle de sa maman c’est avec admiration, «Maman est le pilier de notre famille, si elle craque tout s’écroule. Ce métier est rude, et la femme y tient une place capitale. Elle doit faire cohabiter la profession dévorante de son mari et la vie de famille». Cette vie de contrainte n’attire pas Justine. Elle préfère s’orienter vers le métier de puéricultrice. Mais son cœur ne sera jamais très loin du monde hippique. D’ailleurs, sitôt arrivée sur le site d’entraînement, la jeune fille troque ses vêtements de lycéenne « branchée » pour enfiler ses bottes et sa salopette de travail. Dans la vapeur des douches, on devine l’adolescente au caractère bien trempé et à la frimousse espiègle. Elle savonne, brosse, essuie d’un geste sûr les chevaux de l’écurie. La coquetterie, elle oublie !
« Les chevaux c’est toute notre vie », ces quelques mots de Justine sonnent comme un hymne au monde hippique.

Une passion plus forte que tout

Jean-Michel Bazire, cet autre passionné, double vainqueur du Prix d’Amérique, a bien failli perdre la vie. Il habite à la fois Grosbois et Solesmes (Sarthe). Ce père de famille de deux enfants est présent sur tous les hippodromes de France, il ne compte plus les kilomètres parcourus en voiture ou en avion.

Le 15 juillet 2012, en pleine course sur l’hippodrome d’Enghien, il est victime d’un accident vasculaire cérébral. En novembre il subit une opération pour éviter la rechute. Son amour pour les chevaux et son esprit de compétition reprennent vite le dessus. Il ne lui faudra pas plus de huit jours pour se remettre aux commandes de son sulky. Son beau-père, Jean-Yves Rayon, entraîneur d’une soixantaine d’années, est inquiet « Jean-Mi a repris son travail trop vite, il nous avait promis de lever le pied et de profiter davantage de ses enfants ». Jean-Yves a la sagesse de son âge, mais aurait-il agi différemment avec quelques années de moins ?

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